Mondial 2026 : la fête du football se joue au détriment de la planète

Et si le plus grand événement sportif de l’histoire était aussi le plus coûteux pour la planète ?

Kylian Mbappé Footballeur international.

Depuis le 11 juin, la Coupe du monde de football réunit 48 nations aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Des millions de fans, des centaines de matchs, des milliards de téléspectateurs. Un spectacle inédit, annoncé comme « la plus verte » de l’histoire par ses organisateurs. Sauf que derrière les promesses, les chiffres racontent une autre histoire.

Un record dont la FIFA se passerait bien

La Coupe du monde 2026 sera la plus polluante de l’histoire du football. Ce n’est pas un slogan militant : c’est ce que concluent indépendamment plusieurs organismes sérieux. Le cabinet spécialisé Greenly, qui a réalisé un bilan carbone complet de l’événement à partir de données publiques, estime son empreinte totale à 7,8 millions de tonnes équivalent CO2 : soit plus du double des émissions officiellement rapportées pour la Coupe du monde au Qatar en 2022. L’ONG Scientists for Global Responsibility monte encore plus haut dans ses projections, à 9 millions de tonnes, soit presque le double de la moyenne historique des Coupes du monde organisées entre 2010 et 2022. Pour donner une image concrète : c’est à peu près l’équivalent de toutes les émissions annuelles du Luxembourg.

Ce qui est frappant, c’est d’où vient ce bilan. On aurait pu penser aux stades, à leur construction, à leur consommation d’énergie. Mais cette édition réutilise des enceintes existantes, des stades de NFL déjà là. L’infrastructure ne représente que 3 % du total. Ce qui écrase tout le reste, c’est le transport des spectateurs : 87 % des émissions, selon Greenly. Un fan venu d’Inde parcourt en moyenne près de 28 000 km aller-retour. Un supporter britannique, presque 15 000 km. Et une fois sur place, d’une ville à l’autre, les seize villes hôtes s’étendent sur l’ensemble du continent nord-américain, sans réseau ferroviaire à grande vitesse pour les relier.

Le prix de la démesure

Ce bilan n’est pas une fatalité. C’est le résultat de choix précis, faits les uns après les autres par la FIFA.

D’abord, l’élargissement du format : 32 équipes en 2022, 48 en 2026 ; 64 matchs hier, 104 aujourd’hui. Chaque équipe supplémentaire signifie des supporters supplémentaires dans des avions. La Bosnie-Herzégovine, par exemple, commence sa phase de poules à Toronto, puis s’envole à Los Angeles, puis à Seattle, plus de 5 000 km en quelques jours. En phase à élimination directe, les distances peuvent s’allonger encore.

Ensuite, le choix des partenaires. La FIFA a fait de Saudi Aramco, la plus grande compagnie pétrolière au monde, l’un de ses « partenaires majeurs » dans un contrat estimé à 100 millions de dollars par an. L’ONG Fossil Free Football estime que le seul effet de ce partenariat (la publicité massive offerte à un producteur d’hydrocarbures devant 6 milliards de téléspectateurs potentiels) pourrait induire 30 millions de tonnes de CO2 supplémentaires, bien au-delà du bilan opérationnel du tournoi lui-même. S’y ajoutent Qatar Airways et Coca-Cola, régulièrement pointés du doigt pour leur empreinte environnementale.

Et tout cela dans un contexte où la FIFA avait pourtant pris des engagements publics : réduction de 50 % de ses émissions d’ici 2030, neutralité carbone en 2040. Des promesses signées devant les Nations Unies en 2021. Mais le régulateur suisse de la publicité avait déjà établi en 2023 que la neutralité carbone revendiquée pour le Mondial au Qatar était une affirmation sans fondement, le premier cas de greenwashing formellement reconnu contre une organisation sportive mondiale.

Des joueurs et des terrains sous pression

Il y a une autre dimension que l’on oublie facilement dans ce tableau : la Coupe du monde 2026 se joue en juin et juillet, dans des villes régulièrement soumises à des chaleurs extrêmes. Houston affiche une probabilité de 90 % de dépasser des seuils de chaleur dangereux pendant les matchs. Miami, 69 %. Dallas, 87 %. Cinq des seize stades de la compétition présentent un risque proche de 50 % d’être frappés par de fortes chaleurs au moment des rencontres, selon le climatologue Davide Faranda. Et quatre d’entre eux risquent à 50 % de subir des épisodes combinés de vent violent, de pluie et de fort ressenti thermique.

Plus de 70 joueurs professionnels et anciens internationaux, dont le capitaine de l’Italie féminine Elena Linari, ont cosigné une lettre ouverte à la FIFA pour réclamer une révision des seuils de température à partir desquels les matchs doivent être interrompus ou reportés. L’union mondiale des joueurs FIFPRO réclame des pauses de refroidissement plus longues, des protocoles médicaux plus stricts. Et le syndicat des joueurs souligne un paradoxe que la FIFA semble ignorer : en s’associant à une compagnie pétrolière, elle aggrave le problème climatique qui met en danger ses propres athlètes.

Est-ce qu'on peut faire autrement ?

La question qui se pose n’est pas celle d’arrêter le football. C’est celle de savoir si l’on peut imaginer des compétitions d’une autre nature. Des experts du Shift Project, dans leur rapport « Décarbonons le sport », ont montré que les déplacements des spectateurs représentent 87 % des émissions de gaz à effet de serre des matchs internationaux de football et de rugby. Et qu’il existe des leviers concrets : des tournois organisés de façon « géographiquement plus concentrée », des billets réservés en priorité aux supporters locaux, des fan zones dans les pays d’origine pour limiter les voyages longue distance. Des solutions qui existent, qui fonctionnent, mais qui supposent de mettre l’intérêt écologique avant l’intérêt financier.

Alan Lemoine, du Shift Project, résume sobrement la situation : « 90 % des efforts peuvent être faits sans toucher aux schémas de compétitions. » Ce qui manque, ce n’est pas la technique. C’est la volonté.

Et nous, dans tout ça ?

On aurait tort de transformer ce constat en culpabilisation des supporters. Ce qui se joue ici, c’est une question de gouvernance et de responsabilité institutionnelle. Ce sont les règles du jeu qui sont mal écrites, pas les joueurs ni les fans qui sont en faute.

Mais ce constat invite quand même à réfléchir à quelque chose de plus large : la façon dont nos sociétés organisent la consommation à grande échelle. La logique qui conduit à toujours plus grand, toujours plus loin, toujours plus rentable, au détriment du vivant mais qui n’est pas propre au football. On la retrouve partout, y compris dans nos modes de consommation quotidiens.

Sur Donnons.org, on défend une autre logique depuis longtemps : celle de ce qui circule, de ce qui est partagé, de ce qui dure. Donner un objet plutôt que le jeter, c’est une manière concrète et accessible de sortir de la spirale du toujours-plus. Ce n’est pas la même échelle qu’une Coupe du monde, bien sûr. Mais c’est le même mouvement : choisir de faire tourner les choses plutôt que de les gaspiller. Et parfois, c’est par les petits cercles vertueux du quotidien que l’on commence à changer les grands.

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